mardi 8 novembre 2011

EXTRAIT Bourdieu - Réalisateur Pierre Carles, 2001 "la sociologie est un sport de combat"

Bourdieu, invité à la radio Droit de cité : "le sociologue, comme tous les scientifiques, essaye d'établir des lois, saisir des régularités et des manières d'être régulière et d'en définir les principes. Pourquoi les gens ne font pas n'importe quoi, pourquoi ils font ce qu'ils font, pourquoi par exemple les fils de professeurs réussissent mieux à l'école que les fils d'ouvriers ? Pourquoi, ça veut dire : comment ça se fait que ça se passe comme ça dans le monde social et pas autrement.
A propos de la reproduction sociale. Le monde social n'est pas une espèce de mouvement perpétuel, de changement permanent. Un des mots que les sociologues avaient le plus à la bouche, c'est le mot mutation. Encore aujourd'hui : les femmes changent... Moi j'ai eu très vite l'impression qu'il y a des stabilités, de l'inertie... des constantes, qui rendent la science possible. Et de les expliquer, pourquoi c'est comme ça, alors on arrive à l'inégalité. Alors parmi les facteurs de stabilité, de permanence, il y a évidemment la transmission de capital : le papa riche peut donner de l'argent à son fils pour qu'il crée une entreprise. Par exemple, s'il fait des études pas terribles, il a tout raté, même une petite école commerciale comme font les fils à papa aujourd'hui, le papa peut lui donner un pécule, puis il démarre. Du coup, il va se reproduire, il tombera pas, il deviendra pas ouvrier. Aujourd'hui de plus en plus, il y a une autre forme de capital, que j'appelle le capital culturel. C'est plus difficile à définir, c'est d'abord la langue, c'est une certaine maîtrise de la langue. La langue française mais la bonne langue française. Bien sûr tout le monde parle la langue française en France, même les immigrés qui sont là depuis 1 an, ils parlent la langue française, mais c'est une langue française qui n'a pas de valeur sur le marché scolaire. C'est la langue, c'est tout ce qui va avec. C'est ce qui s'acquière dans les familles cultivées. En écoutant papa raconter des histoires, en lisant les livres, même les livres d'enfants. C'est un capital, ce sont des ressources rares, inégalement distribuées, il y en a qui en ont plus que d'autres, et qui du fait de cette inégalité de distribution donne des profits, des profits de rareté. Si tout le monde avait la même quantité, si tout le monde parlait parfaitement le français, sans accent, il y aurait aucun mérite à parler français, donc ça n'aurait pas d'effet. C'est parce qu'il y a des différences que ça paye de bien parler le français. (Bourdieu évoque alors une étude américaine sur l'école)...
Il y a des pré-savoirs. C'est : comment se tenir, comment arriver, ne pas jeter le cartable par terre, tenir son cahier propre, des tas de trucs.
Un autre facteur, c'est : à capital culturel égal, il y a un autre facteur d'inégalité, c'est la bonne volonté à l'égard du système scolaire, ce qu'on appelle la docilité, c'est-à-dire du latin, qui se laisse instruire...
Aujourd'hui de plus en plus, dans les sociétés contemporaines développées mais même les autres, la reproduction des inégalités se fait de plus en plus à travers la transmission du capital culturel. Quand j'ai commencé à travailler, on disait : "la mobilité sociale, les Etats-Unis ils sont le pays de la mobilité, self-made man, etc., c'est du bidon, c'est du pipo"...

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